Free Web Hosting by Netfirms
Web Hosting by Netfirms | Free Domain Names by Netfirms

1936: HEURES D'ESPOIR

| Retour à la page d'accueil | Retour à FO Hebdo | Retour à l'index "La Force de l'Histoire" |
| Retour au sommaire |

 
 

1936


    HEURES D'ESPOIR

    En à peine un mois, une immense vague de rêves avec occupation des usines va modifier en profondeur les conditions de vie des travailleurs. Dans une atmosphère de fête et de joie, la CGT obtenait d'un seul coup l'essentiel de ce qu'elle réclamait depuis 1922.


 

Au milieu des années trente la condition ouvrière est déplorable. La crise de 1929 jette sur le pavé 1,1 million de chômeurs, soit 12% des actifs. Les salaires baissent de 8 à 20%. En 1935, le pouvoir d'achat a diminué de 27%. Mais du fond des ateliers gronde une sourde révolte contre l'autoritarisme des patrons, la discipline plus sévère, la généralisation du chronométrage et des chaînes, les salaires de misère, la lèpre des taudis des banlieues ouvrières.

C'est dans ce contexte que se transforme le paysage syndical. En septembre 1935, la CGT-U, la confédération d'obédience communiste décide de revenir à la "Vieille maison". Cette attitude découle en fait de la décision du PCF, qui, appliquant les consignes de Moscou, s'oppose déormais à Hitler et Mussolini. La "réintégration" se traduit par une fusion, effective lors du congrès de Toulouse, en mars 1936. Les "Unitaires" ès qualités obtiennent deux places au Bureau confédéral: Benoît Frachon et Julien Racamond, marque d'une organisation en tendances, contraire à l'esprit de la CGT.

La CGT ainsi réunifiée demande le passage de la semaine de 48 heures à 40 heures, sans diminution de salaire. Le patronat refuse arguant de la concurrence étrangère. En ce début de printemps 1936, le climat social est calme. En revanche, le climat politique est plus tendu. Réunies dans un front populaire, les gauches abordent les élections législatives du 26 avril et du 3 mai avec optimisme.

   
 

Simone Weil, agrégée de philosophie, écrivain, a été manoeuvre chez Alsthom et Renault en 1934-1935. Elle a écrit de nombreux articles sur Juin 1936, publiés dans le recueil "La Condition ouvrière", Paris, Gallimard, 1951.

«Il s'agit après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence pendant des mois et des années, d'oser enfin se redresser. Se tenir debout. Prendre la parole à son tour. Se sentir des hommes pendant quelques jours. Indépendamment des revendications cette grève en elle-même est une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange. Oui une joie. J'ai été voir les copains dans une usine où j'ai travaillé il y a quelques mois. Joie de pénétrer dans l'usine.

Joie de trouver tant de sourires. Joie de parcourir librement les ateliers. Joie d'entendre de la musique, des chants et des rires. Joie de vivre, parmi ces machines muettes, au rythme de la vie humaine... Être syndicaliste, c'est une manière de vivre, cela veut dire se conformer dans tout ce qu'on fait à l'idéal syndicaliste. Au temps où tu n'avais aucun droit, tu pouvais ne te reconnaître aucun devoir. Maintenant tu es quelqu'un, tu possèdes une force, tu as reçu des avantages; mais en revanche, tu as acquis des responsabilités. Tu dois à présent travailler à te rendre capable de les assumer; sans cela les avantages nouvellement acquis s'évanouiront un beau jour comme un rêve. On ne conserve ses droits que si on est capable de les exercer comme il faut.»

En mars 1938, dans une correspondance à un ami, Simone Weil a perdu sa bonne humeur et son optimisme:

«L'esprit de juin 1936 est mort. Ou plutôt se putréfie. L'emprise persistante du parti communiste sur les ouvriers est ce qu'il y a de plus douloureux pour quiconque a mis une part de son amour et de son espérance dans la classe ouvrière. »

 

 

Impatient, le mouvement social ne va pas attendre le résultat du deuxième tour. Les manifestations du 1er Mai sont imposantes. Pour avoir chômé le 1er Mai, des syndicalistes, ouvriers des usines d'aviation Bréguet au Havre et Latécoère à Toulouse, sont licenciés dès le lendemain. Le 3 mai, le front populaire remporte les élections avec 376 sièges (147 SFIO, 106 Radicaux, 72 PCF, 51 socialistes indépendants) contre 222 aux droites. Mais constitutionnellement, Léon Blum doit attendre un mois pour former son gouvernement. Les Bréguet et les Latécoère n'attendront pas. Le licenciement des syndicalistes a été la goutte d'eau de l'autoritarisme patronal dans le vase des rancoeurs ouvrières. Le 11 mai, 600 ouvriers de Bréguet occupent leur usine, imités le surlendemain par les Latécoère. Le 14 mai, la région parisienne entre dans la danse. Les ouvriers de l'usine Bloch de Courbevoie font la grève sur le tas. Désorientés par la victoire du Front populaire, apeurés par ces occupations pacifiques et spontanées qui empêchent tout lock-out et embauche de jaunes, déçus par les forces de l'ordre qui ne sont pas envoyées contre les grévistes, les patrons cèdent rapidement. Dès le 15, Bloch accepte des augmentations de salaires, le paiement des journées de grève et l'instauration de congés payés. Mais rien n'y fait, le mouvement se propage comme une traînée de poudre. La base et les dirigeants syndicaux multiplient les demandes d'un salaire minimum, des 40 heures et l'instauration de délégués du personnel.

Le 28 mai, ce sont les 35 000 Renault qui occupent leurs ateliers suivis par toute la métallurgie parisienne: Caudron, Chausson, Citroën, Farman, Fiat, Talbot... Un accord est vite trouvé chez Renault où le travail reprend dès le 30 mai.

Début juin, c'est l'ensemble du pays qui est touché. Les grèves venues de la base touchent la métallurgie, la chimie, le textile, les grands magasins, les cheminots et les PTT. Les grèves touchant les mines, le bâtiment et les cafés-restaurants sont décidées par la direction de la CGT.

La Confédération générale de la production française prend peur. Elle entre en contact avec Léon Blum, qui vient de former son gouvernement, et lui demande d'organiser une entrevue avec la CGT. Cette dernière, qui a refusé d'entrer dans le gouvernement Blum au nom de la charte d'Amiens, accepte la rencontre qui débute le 7 juin à 15 heures à l'Hôtel Matignon. Les accords sont signés dans la nuit. Ils serviront de canevas pour négocier les conventions.

Cette première grande victoire du syndicalisme n'entraîne pas une reprise immédiate du travail. Le 9 juin, le bâtiment débraie. Le 11, il y a encore deux millions de grévistes, le jour où Maurice Thorez lance son fameux: «Il faut savoir terminer une grève».

Le 12, la métallurgie parisienne reprend, mais début juillet il reste encore 200 000 grévistes.

Le 14 juillet 1936, une manifestation monstre célèbre dans une belle unanimité la prise de la Bastille, la fête de la Fédération et les accords Matignon. Charles Maurras, de l'Action Française, parlera de «la lie des faubourgs, mêlée à l'élément juif métèque».

Les grèves de 1936 voient pour la première fois un vaste mouvement d'occupation ouvrière, sans arme, sans violence ni destruction. L'ambiance était à la fête, affirmant aussi la nouvelle puissance ouvrière. D'un seul coup tout s'arrête, le son de l'accordéon remplace le bruit des machines, sans pour autant basculer dans la grève générale insurrectionnelle demandée par les journaux d'extrême gauche comme La Lutte Ouvrière (trotskiste), Le Libertaire (anarchiste) et la Révolution Prolétarienne (syndicaliste révolutionnaire).

D'un million d'adhérents en mars, la CGT passe à 5 millions de membres en juin. C'est dans les branches où elle était peu représentée qu'elle progresse le plus. Chez les dessinateurs industriels elle passe de 500 à 80 000 adhérents, dans la chimie, de 4 000 à 200 000 et dans la métallurgie, de 50 000 à 780 000, dont 700 à 25 000 chez Renault. C'est donc dans le secteur privé que le mouvement a été le plus vaste et le plus profond.

La fonction publique, contente du gouvernement de Front populaire en qui elle se reconnaît, est plutôt restée en retrait de cette lame de fond.

Mais le patronat n'a pas regardé les bras croisés, en spectateur impuissant, l'expérience de 1936. Affolé en mai, sonné en juin, il est déjà plus vigoureux en septembre et d'après l'expression de l'historien Jean Bouvier, «en pleine forme en février 1937».

Après le premier été des congés payés, le gouvernement Blum marque "la pause". Les projets de retraite des vieux travailleurs, de fonds national du chômage et d'échelle mobile des salaires sont abandonnés. Pourtant les grandes grèves de 36 ne furent pas qu'un feu de paille. Elles ont profondément marqué l'imaginaire collectif du mouvement ouvrier et du syndicalisme français.

   
 

Alors qu'une immense espérance prenait en France son essor, le glas commençait à sonner pour une République en Espagne. Proclamée en 1931, elle devait succomber en trois ans, de 1936, année du Front populaire, à 1939, sous les coups conjugués de la Phalange et de ses alliés. Malgré le rôle au moins ambigu de l'Internationale communiste, un puissant mouvement de solidarité se manifesta dans tous les pays en faveur des Républicains espagnols.

 


LES GRANDS ACQUIS DE 36

Les accords Matignon, suivis de nombreuses lois et décrets pris par la suite, ont apporté cinq grands changements dans la vie quotidienne des travailleurs. Changements qui ont marqué pendant des décennies la mémoire et la conscience ouvrières.


 

L' acquis le plus populaire et le plus symbolique fut les deux semaines de congés payés. La loi du 20 juin, votée par 563 députés contre un, instaurait quinze jours de repos obligatoire, payés. Cela permit, dès l'été 1936, à 600 000 ouvriers de partir pour la première fois de leur vie en vacances. Cette mesure a surtout bénéficié aux jeunes couples et aux célibataires qui partaient découvrir la mer en tandem ou à moto. Les familles nombreuses n'en avaient toujours pas les moyens. Cela permit également le développement des activités sportives et culturelles des fédérations Léo Lagrange et autres auberges de jeunesse. Les congés payés, obtenus dès le 15 mai chez Bloch, à Courbevoie, furent une véritable bouffée d'air frais, au sens propre comme au sens figuré.

Les 40 heures sont en revanche une très ancienne revendication de la CGT, dès sa fondation. La loi du 12 juin instaure donc la semaine de 40 heures sans baisse de salaire. 175 députés de droite tenteront, sans succès, de s'y opposer, pensant qu'elle empêcherait le développement de la production. La presse réactionnaire parlera même des «salopards en casquette qui profitent de la semaine des deux dimanches». En revanche la CGT pensait que les 40 heures allaient faire fondre le chômage. Ce dernier a bien reculé mais avec la modernisation des moyens de production, le patronat n'a embauché qu'au compte-gouttes.

Les plus bas salaires sont augmentés de 15%, les autres de 7%. Mais cette hausse nécessaire ne compense pas la baisse des salaires en 1934-1935 de 8 à 20% et en plus, elle est vite rognée par l'inflation qui repart dès l'automne 1936. Par ailleurs, la différence de salaire entre hommes et femmes est réduite et le salaire aux pièces est en grande partie supprimé.

La CGT, par la loi du 24 juin, obtient aussi la généralisation des conventions collectives.

Auparavant seuls 7% des ouvriers bénéficiaient d'une convention. Elle sera étendue aux ouvriers agricoles le 26 février 1937. Cette nouvelle loi reconnaît aussi le syndicat comme porte-parole des travailleurs dans l'entreprise mettant un terme au face-à-face individuel et déséquilibré entre le patron et l'ouvrier. Ainsi, les nouveaux délégués du personnel sont presque tous des syndicalistes et non des employés manipulables et manipulés comme l'espéraient les patrons. Entre juillet et décembre 1936, 2 336 conventions collectives sont signées, puis 3 064 l'année suivante. En cas de difficulté dans la signature d'une convention, la loi du 31 décembre 1936 met en place un système de conciliation et d'arbitrage tripartite: syndicat-patronat-État.

La loi du 21 juin, imposant la scolarité obligatoire jusqu'à 14 ans, est quant à elle plus issue du milieu politique que du mouvement syndical. Mais la CGT s'en est réjouie car elle supprime l'exploitation des enfants au bas salaire et libère des emplois. Enfin elle stimule et améliore l'éducation générale et professionnelle.

Par ailleurs d'autres mesures ont été prises pour améliorer plus généralement la vie de l'ensemble des travailleurs. Les ouvriers agricoles obtiennent l'accès aux congés payés et les petits paysans voient fixer un prix minimum des grains que doit faire respecter le nouvel Office national du blé.

Pour améliorer le service public et diminuer le prix des transports, la SNCF est créée le 31 août 1937 comme le demandaient les cheminots. Enfin, une décision politique mais syndicalement symbolique: la nationalisation des industries de guerre le 11 août 1936. En effet, c'est dans l'aéronautique civile et militaire (Bréguet, Latécoère) qu'a débuté le raz de marée des grèves de 36.

 

   
 

LES ACCORDS MATIGNON DU 7 JUIN 1936

L es délégués de la Confédération générale du travail et de la Confédération générale de la production française (1) se sont réunis sous la présidence du président du Conseil et ont conclu l'accord ci-après:

    Art. 1: La délégation patronale admet l'établissement immédiat de contrats collectifs de travail.

    Art. 2: Ces contrats devront comprendre notamment les articles 3 et 5 ci-après.

    Art. 3: L'observation des lois s'imposant à tous les citoyens, les employeurs reconnaissent la liberté d'opinion ainsi que les droits pour les travailleurs d'adhérer librement et d'appartenir à un syndicat professionnel constitué, en vertu du livre III du Code du travail.
    Les employeurs s'engagent à ne pas prendre en considération le fait d'appartenir ou pas à un syndicat pour arrêter leurs décisions en ce qui concerne l'embauchage, la conduite ou la répartition du travail, les mesures de discipline ou de congédiement.
    Si l'une des parties contractantes conteste le motif du congédiement d'un travailleur comme ayant été effectué en violation du droit syndical ci-dessus rappelé, les deux parties s'emploieront à reconnaître les faits et à apporter aux cas litigieux une solution équitable. Cette intervention ne fait pas obstacle aux droits pour les parties d'obtenir judiciairement réparation du préjudice causé.
    L'exercice du droit syndical ne doit pas avoir pour conséquence des actes contraires aux lois.

    Art 4: Les salaires réels pratiqués pour tous les ouvriers à la date du 25 mai 1936 seront, du jour de la reprise du travail, rajustés suivant une échelle décroissante commençant à 15% pour les salaires les plus bas pour arriver à 7% pour les salaires les plus élevés; le total des salaires de chaque établissement ne devant en aucun cas être augmenté de plus de 12%. Les augmentations des salaires consenties depuis la date précitée seront imputées sur les rajustements ci-dessus définis. Toutefois, ces augmentations resteront acquises pour leur partie excédant lesdits rajustements.
    Les négociations pour la fixation par contrat collectif de salaires minima par région et par catégorie, qui vont s'engager immédiatement, devront comporter en particulier le réajustement nécessaire des salaires anormalement bas.
    La délégation patronale s'engage à procéder aux réajustements nécessaires pour maintenir une relation normale entre les appointements des employés et les salaires.

    Art 5: En dehors des cas particuliers déjà réglés par la loi, dans chaque établissement comprenant plus de dix ouvriers, après accord entre les organisations syndicales, ou à défaut, entre les intéressés, il sera institué deux ou plusieurs délégués ouvriers suivant l'importance de l'établissement. Ces délégués ont qualité pour présenter à la direction les réclamations individuelles qui n'auraient pas été directement satisfaites, visant l'application des lois, décrets, règlements du Code du travail, des tarifs de salaires et des mesures d'hygiène et de sécurité.
    Seront électeurs tous les ouvriers et ouvrières âgés de 18 ans, à condition d'avoir au moins trois mois de présence dans l'établissement au moment de l'élection et de ne pas avoir été privés de leurs droits civiques.
    Seront éligibles les électeurs définis ci-dessus, de nationalité française, âgés d'au moins 25 ans, travaillant dans l'établissement sans interruption depuis un an, sous réserve que cette durée de présence ne doive être abaissée si elle réduit à moins de cinq le nombre des éligibles.
    Les ouvriers faisant commerce de détail, de quelque nature que ce soit, soit par eux-mêmes, soit par leur conjoint, ne sont pas éligibles.

    Art 6: La délégation patronale s'engage à ce qu'il ne soit pris aucune sanction pour faits de grève.

    Art 7: La délégation confédérale ouvrière demande aux travailleurs en grève de décider la reprise du travail dès que les directions des établissements auront accepté l'accord général intervenu, et dès que les pourparlers relatifs à son application auront été engagés entre les directions et le personnel des établissements.

(1) Jouhaux, Belin, Cordier, Milan, Frachon, Semat pour la CGT, Dalboze, Duchemin, Lambert-Ribot, Richemond pour la CGPF.